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Et ma langue se mit à danser de Ysiaka ANAM

Et ma langue se mit à danser est un court et magnifique roman publié par Ysiaka Anam en 2017 aux éditions La cheminante.

« Une langue égarée dans les silences familiaux et collectifs auxquels on ne sait plus faire face quand on est un enfant [1] »

Et ma langue se mit à danser est un court et magnifique roman publié par Ysiaka Anam en 2017 aux éditions La cheminante.

Derrière la poésie des mots et la fragilité des personnages, la romancière convoque et évoque des « brouillards qui créent l’errance[2] ». Les désignant comme des « creux, des vides qui suscitent le sentiment d’une incommunicabilité[3] »

C’est d’abord l’histoire d’une jeune femme dont on ne connaîtra jamais le prénom, comme tous les personnages qui sont évoqués au fil des lignes et que la romancière désigne par des lettres d’alphabet tout simplement. On sait, répétons-le, que c’est une femme. On sait qu’elle est noire. On sait qu’elle arrive en France avec sa famille alors qu’elle est juste âgée de cinq ans. Mais on sait surtout le « mal-aise [4]» de cette enfance meublée par le rejet et la difficulté à se définir quand on s’appréhende à travers le regard des autres.

Or les autres sont différents. Ils ne partagent avec elle ni la même couleur ‘Noire-paillasse [5] », ni la même langue, encore moins les mêmes habitudes car les autres, eux, sont délicats avec « leur jolie maison, leurs parents comme il faut, leurs corps fluets, alignés sur leurs voix et leur accent délicat : tout comme il faut [6] ».

Elle se sent de trop par son origine sociale, sa présence, ses cheveux, sa chair et son corps. Et pour y remédier, elle va dresser des murs de silence entre elle et eux et congédier aux oubliettes la petite fille hirsute d’hier. Mais ce n’est pas chose simple, car comme une ombre omniprésente, son passé l’accompagne et la petite fille s’invite dans sa vie au détour d’un chemin, dans le regard des « Noire-Sœurs[7] qui lui ressemblent ou à la démarche d’une vieille femme  boiteuse qu’elle aperçoit par la fenêtre.

C’est ensuite l’histoire d’une famille. La sienne. Eclatée par les silences et les non-dits. Avec d’un côté une mère qui découvre la France à quarante ans. Elle s’y installe avec mari et enfants avec l’ambition de repartir au bout d’une année. Mais le séjour va s’avérer plus long que prévu. Des jours, des mois, des années passent. Elle s’accommode comme elle peut de ce nouveau monde avec force et fierté, des sentiments qu’elle communique à ses filles pour qu’elles ne se sentent jamais inférieures.

C’est la seule façon pour la mère d’occulter à ses filles ce qu’elle éprouve à chaque fois qu’elle se sent minorée. C’est une femme qui sait négocier avec ses frustrations. Elle se dévoile peu. Sa fille apprend par bribes, l’enfance de sa génitrice, avec la polygamie du grand-père, le départ de la grand-mère et la solitude de la mère qui est confiée à sa famille paternelle, privée du confort familial. De l’autre côté, le père, un homme recroquevillé dans son mutisme. Il tourne le dos à sa famille, dans sa propre maison, face à son ordinateur jouant au Solitaire à longueur de journée. C’est que le chômage a eu raison de lui. Il se sent diminué de ne pouvoir subvenir aux besoins de sa maisonnée.

Face à ces silences de part et d’autre, notre héroïne va trouver un refuge dans les mots qu’elle crée. Elle les apprivoise, les aligne. Les mots deviennent une puissance salvatrice, ils lui servent à « aérer l’espace [8] »

Et puisqu’il est question de mots, ce roman est enfin l’histoire d’une langue en quête de soi-même. Dans cette peur de trahir les siens en osant l’aventure, en s’ouvrant à l’autre, en lui ressemblant, la langue s’égare, se cherche et se réinvente entre deux cultures. Mais finalement quelle est cette langue ? « Du Français, qui me permet de m’exprimer avec les nuances que je veux imprimer à ma pensée et de faire entendre mon intégration ici ? De cette langue maternelle, figure du lien à mes ascendants, qu’au fond j’ai déjà perdue pour beaucoup, et que j’ai peur de perdre, qui sait, complètement, un jour ? Ou bien, dans tout cela, ai-je fini par craindre de perdre ma langue, tout court ? De voir périr ma capacité de parole, de pensée, d’existence, dans les dédales de cette histoire entre deux mondes et pleine de trous[9] »

Le roman d’Ysiaka Anam, à travers les thèmes de l’exil, du renoncement, de l’identité, de la migration et bien d’autres qui le jalonnent m’a fait penser au texte de Léonora Miano, Habiter la Frontière dans lequel la romancière Franco-Camerounaise énonce que « le monde auquel nous appartenons est d’abord celui que nous portons en nous [10] »

Et ma langue se mit à danser ou le compromis de cette hybridité langagière qui surgit du choc entre les deux langues pour laisser clore finalement une langue intime, une langue entre les deux, une langue à soi « empruntant les mots de l’une, l’accent et l’enracinement de l’autre [11] »

Biographie de l’auteure

Ysiaka Anam est née sur une languette de terre, quelque part en Afrique de l’Ouest, avant de suivre l’exode familial vers la France. Elle grandit en région parisienne, puis s’installe dans le sud de la France.

Après des études dans différentes disciplines des Sciences Humaines et Sociales, elle traverse le secteur associatif dans ses différentes facettes : culture, écologie, social. C’est la rencontre de l’autre, dans ce qui fait son humanité, qui l’intéresse plus particulièrement.

L’écriture accompagne ses hivers extérieurs et intérieurs, depuis le jour où elle s’est retrouvée mêlée à une autre langue que celle de ses aïeux, et à un autre climat que celui de sa terre natale.

Une écriture où elle aime croiser son expérience vécue à des moments de glissement et de fissure dans le réel.
Et ma langue se mit à danser est son premier livre. Source: lecteurs.com

Où trouver le roman ?

http://www.lacheminante.fr/produit/la-petite-cheminante/et-ma-langue-se-mit-a-danser/
https://livre.fnac.com/a10700613/Ysiaka-anam-Et-ma-langue-se-mit-a-danser

Sources

[1] Ysiaka Anam, Et ma langue se mit à danser, P82

[2] [3], ibid., p 83

[4], ibid.,p9

[5], ibid., p8

[6],ibid., p11

[7], ibid., p9

[8], ibid.,p 68

[9],ibid.,p82

[10] Léonora Miano, Habiter la frontière, L’arche éditeur, 2012.

[11]Ysiaka Anam, p 40.

Charline Effah
Romancière et Cheffe d'entreprise (www.institutdiademe.com &
www.petite-enfance-rh.fr )
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